Qu’est-ce que le transphobie ?
Si nous définissions la transphobie comme de l’hostilité envers les personnes transexuelles, nous limiterions les discriminations (en actes comme en représentations) aux personnes ayant subi une intervention chirurgicale de réassignation de sexe. Or, la transphobie regroupe plus généralement les préjugés et les discriminations -perçues et vécues- par les personnes « trans », c’est-à-dire transsexuelles, mais aussi transgenres. Dès lors, nous devrions peut-être définir « la transidentité » : celle-ci comprend à la fois les transsexuels (c’est-à-dire des personnes qui changent de sexe suite à une intervention de réassignation), et les individus « transgenres » (c’est-à-dire les personnes n’alliant pas le genre traditionnel -Masculin vs Féminin- aux sexes binaires -Hommes vs Femmes-). Ainsi, il faudrait définir la transphobie comme l’ensemble des actes et des préjugés discriminants les individus qui transgressent le genre, qui transgressent le sexe, qui transgressent les normes morales, religieuses et médicales qui scindent de manière binaire l’univers des représentations genrées et sexuées.
Comme toute phobie, la transphobie ne se dit pas spontanément : elle prend tour à tour la forme de l’homophobie, du sexisme mais rarement celle d’une opposition franche au « trans ». La transphobie n’apparaît d’ailleurs pas dans les textes juridiques français mais est relayée par les termes d’homophobie ou de discrimination de sexe ; et c’est sous ces appellations que de nombreux cas de discriminations trans (notamment dans le monde du travail) ont récemment été reconnus (entre autre par la H.A.L.D.E.) sans être distingués des actes homophobes ou sexistes. La faible visibilité (politique comme médiatique) des populations trans rend difficilement chiffrable la transphobie. Cependant, au travail comme au sein de la famille, les récits trans liés aux discriminations (professionnelles, verbales…) révèlent la présence de nombreuses réticences face aux « corps trans ». (Durant mes entretiens il m’a été donné d’entendre : « Après ma transition ; j’ai enfin compris que j’étais devenu une femme lorsque je n’ai plus eu d’augmentation »).
Pour qu’il y ait transphobie cela nécessite la jonction de deux phénomènes : une production technique, juridique, d’un corps « trans » (ou l’expression d’un corps « trans ») et un systéme de réaffirmation de la norme de genre et/ou de la norme de sexe. La transphobie est donc l’expression d’un conflit de définition entre, d’une part des représentations et des pratiques hégémoniques de sexe et de genre fixes et binaires (Homme = Masculin ; Femme = Féminin) et, d’autre part des corps aux pratiques et aux expressions qui perturbent l’équation Sexe dit « masculin » = Homme = Masculinité (et ce, l’espace d’une transition ou durant toute une vie). C’est donc dans la confrontation entre le « corps trans » et la « norme de genre » qu’apparaît la transphobie.
La lutte contre la transphobie est un des enjeux des mouvements « trans » en France, parfois aux côtés de groupes LGB ayant réussis à imposer au débat public leurs vocabulaires et leurs actions. Très longtemps limitées aux sex-shops, à la prostitutioon et aux cabarets, les populations trans s’emparent aujourd’hui d’une logique militante qui la fait devenir actrice de sa propre cause et qui met en lumière les parcours et les revendications. Le terme même de transphobie révèle parfaitement le renversement, « l’inversion », qui s’organise alors : si les phénomènes trans ont souvent été questionnés par notre société, par nos psychologues, nos psychiatres, nos médecins ou nos juristes, c’est aujourd’hui au tour de ces mêmes phénomènes trans de questionner nos rapports aux normes, nos rapports au genre. Hier encore la transsexualité était réprimée, caricaturée (ou tout simplement ignorée) ; tentons d’envisager aujourd’hui les expressions plurielles du corps moderne.
Dés lors, quelles pistes envisager pour lutter contre cette transphobie ? Premièrement il s’agirait de reconnaître juridiquement les actes transphobes. Aussi, nous pourrions faire l’hypothèse que si le sexe était (au même titre que la religion) de l’ordre du privé, nous n’aurions face à nous que des genres que nous ne pourrions associer à un sexe anatomique. La libre mobilisation du genre (masculin ou féminin) rendrait l’association sexe/genre plus souple et donnerait lieux à des agencements genrés jusque là impensés. Protéger les personnes trans, au nom de la « non discrimination » comme du respect de la vie privée, devient aujourd’hui un impératif majeur dans nos sociétés
Alessandrin Arnaud
Doctorant, Université Bordeaux II, Sociologie
